Nos convictions morales sont-elles fondées sur l’expérience

convictions morales

 

Nos convictions morales sont-elles fondées sur l’expérience

 

Avertissement : il ne s’agit ici que de pistes de réflexion et non d’une copie type nécessairement attendue par vos correcteurs. D’autres approches, d’autres thèses et arguments sont possibles. 

Introduction / Problématisation

Lorsque d’Artagnan demande à Aramis comment s’y prendre pour séduire Milady, celui-ci lui répond qu’ « on ne demande des conseils à autrui que pour ne pas les suivre, ou, si on les suit, pour blâmer celui qui nous les a donnés ». Autrement dit : l’expérience doit venir de soi. Mais ce qui est vrai en amour l’est-il en morale ? D’où viennent nos convictions morales ?

Se demander si nos convictions morales, c’est-à-dire les normes qui inspirent nos conduites, dépendent de l’expérience, c’est douter de la capacité de l’individu à respecter les valeurs éthiques par leur seul enseignement. Il s’agit donc de savoir si la vertu peut s’enseigner, si l’éducation peut suffire à nous protéger contre la tentation de mal agir ou si le progrès moral de l’individu ne peut venir que des errances qu’il constate et déplore chez autrui, voire des expérimentations illicites qu’il fait lui-même et qu’il corrige après en avoir éprouvé l’amertume. 

Partie I.

L’enseignement théorique de la vertu

Il serait tragique d’avoir besoin d’expérimenter le crime pour comprendre que celui-ci est profondément immoral. A priori, il semble aller de soi que nos convictions morales ne viennent pas de l’expérience. Sans doute, peut-on accorder qu’il a bien fallu une expérience première pour pouvoir formuler des interdits moraux, mais cette expérience est immémoriale. Dans la tradition juive, la morale s’origine dans le décalogue que Moïse reçoit au Mont Sinaï. Or à l’analyse, il apparaît que la deuxième table qui contient les commandements de ne pas tuer, de ne pas voler, de ne pas mentir … n’est jamais qu’une récapitulation de la « sagesse des nations ». On peut donc enseigner les valeurs morales à partir d’une tradition qui a tiré les leçons de ce qui détruit les peuples.

Mais cet enseignement est-il efficace ? On pourrait dire que tout le projet philosophique de Socrate est centré sur la question de savoir si la vertu peut s’enseigner. Dans le Ménon, Platon semble en douter. Constatant que les fils de Périclès, homme exemplaire, étaient des voyous, Socrate semble craindre que les prescriptions dispensées par les meilleurs  ne protègent pas contre la tentation de mal agir. Mais dans la République, la position de Socrate semble avoir évolué. Dire quelles sont les vertus cardinales dont la pratique équilibre l’âme et la cité, n’est-ce pas enseigner par des arguments psychologiques ce qui est le meilleur pour l’homme ? Il semble alors qu’une juste conduite morale peut être engendrée par le seul éveil de la raison.

Il en va sans doute de la grandeur d’une civilisation de parvenir à éduquer les citoyens au respect des interdits moraux sans susciter le désir de leur transgression. Érasme, le « prince des humanistes », disait en ce sens que « la lecture nous épargne vingt ans d’expériences inutiles ». L’habileté de l’éducateur serait alors d’éveiller au goût des normes sans susciter de frustrations. À cet égard la psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim montre que raconter un conte à un enfant lui permet de surmonter les troubles qui viennent de ses désirs inassouvis tout en lui enseignant que dans la vie ce sont toujours les bons qui finissent par être récompensés et les méchants punis.

Partie II.

L’expérience, seule conseillère

Mais l’homme est ainsi fait qu’il ne se satisfait jamais complètement de la fiction. Pour éduquer à la morale, Rousseau, dans l’Émile, conseillait de bannir la lecture et de forger le caractère de l’enfant par l’expérience du contact direct avec la nature. Les interdits que l’on respecte sont d’abord les limites de ce qu’on peut faire avec son corps. Plus on s’y confronte, plus on acceptera facilement de renoncer aux désirs illicites. C’est pourquoi Rousseau conseille aux parents de ne pas s’attendrir exagérément pour bien élever leurs enfants : « Trempez-les dans l’eau du Styx ! » n’hésite-t-il pas à dire.

Que la morale dépende de la force de notre caractère, c’est ce dont ne doutent pas les stoïciens. Ainsi Epictète recommande-t-il dans son Manuel de pratiquer des exercices qui permettent de supporter les aléas de la vie et d’adopter une conduite droite en toute situation. Exercice se dit « askesis » en grec, terme qui donnera « ascétique ». L’ascèse, cet art du renoncement, procède assurément de l’expérience. La pratiquer, c’est reconnaître que le savoir ne suffit pas en morale, mais qu’il faut aussi, comme le fait un gymnaste, apprendre à maîtriser son corps qui, comme chacun le sait, est la source du désir. Ainsi l’expérience a ceci de fondamental pour la morale qu’elle met les choses dans l’ordre : c’est le respect de soi qui rend possible le respect d’autrui.

Mais on peut tout aussi bien considérer que la morale procède d’abord d’autrui, de la sympathie qu’il nous inspire spontanément en tant qu’il partage avec moi une même humanité. Comme l’explique Levinas, dès qu’autrui apparaît, il me commande de le respecter. C’est la présence réelle, charnelle d’autrui qui éveille mon sens moral. L’apparition du visage est une « épiphanie éthique ». Elle m’oblige en ce sens que, dès que je sors de ma solitude, ma conduite prend un tour moral en présence des autres. L’éducation morale ne saurait donc être remplacée par autre chose que l’expérience.  

Partie III.

La construction morale du sujet

Mais cette expérience ne peut-elle être imaginaire ? C’est le mérite du philosophe Spaemann d’avoir montré qu’on peut enseigner la morale en inventant des fictions qui appellent une réaction du sujet. Par exemple pour montrer qu’une vie entièrement consacrée au plaisir ne donne pas sens à notre existence, il imagine le cas d’un homme drogué à vie, allongé sur une table, à qui on donnerait une substance chimique qui le plongerait dans un état d’euphorie permanent. Puis Spaemann demande qui voudrait monter sur la table et tenter l’expérience. Personne bien sûr, car cette vie nous paraîtrait très stérile. Cette expérience imaginaire nous sensibiliserait ainsi à la conviction que l’effort et la souffrance qu’il implique sont irréductibles.

Mais il est clair que ce type de fiction imaginaire ne suffit pas. Sans l’expérience réelle, notre sens moral se figerait en principes aveugles aux situations imprévisibles. On peut donc admettre avec Paul Ricoeur que nos convictions éthiques doivent faire l’épreuve de la vie pour s’affiner, voire se remanier. « La sagesse pratique » passe à la fois par le témoignage d’autrui, la lecture, mais aussi par l’examen de conscience que nous devons réitérer au fur et à mesure que notre existence et celle de ceux qui nous entourent amène son lot de cas difficiles et souvent insoupçonnables.

Conclusion.

Alors peut-être convient-il d’admettre avec Aristote qu’ « une hirondelle ne fait pas le printemps », comme il l’écrit au début de l’éthique à Nicomaque, livre de morale dédié à son fils. La vertu ne s’apprend pas d’un coup, elle demande du temps, de l’expérience. L’homme vraiment moral ne peut être jugé tel qu’au soir de sa vie, lorsqu’il a réalisé toute sa nature tout en s’instruisant par ce que les sages ont pu apprendre de leur propre expérience. L’attitude éthiquement juste est sans doute celle qui procède d’une appropriation des valeurs ambiantes, de leur méditation, parfois de leur critique qui permet au sujet moral de se singulariser et de servir d’exemple à ceux qui viendront après lui.

 

No ratings yet - be the first to rate this.

إضافة تعليق

You're using an AdBlock like software. Disable it to allow submit.

التعديل الأخير تم: 16/06/2016